Santé et numérique pendant la crise de la Covid-19 – Les retours du Pr Fabrice Denis

Santé et numérique pendant la crise de la Covid-19 – Les retours du Pr Fabrice Denis

Santé et numérique

Le Pr. Fabrice Denis, oncologue et fondateur de MaladieCoronavirus.fr, nous partage son point de vue sur l’impact du numérique et le développement de certains outils dans la prise en charge et le suivi des patients pendant la crise de la Covid-19.

La crise sanitaire de la Covid-19 et le confinement ont drastiquement modifié la prise en charge des patients grâce au numérique, quel est votre point de vue sur la situation ? Peut-on envisager une pérennisation des évolutions qui se sont opérées ?

Pr. Fabrice Denis : Avec la crise il y a eu une nette accélération des usages numériques, néanmoins, il est trop tôt selon moi pour affirmer que nous avons totalement bouleversé la santé digitale. Certes, nous avons assisté à une modification de culture et des usages, ce qui nous encourage à poursuivre le développement d’outils d’auto diagnostic, de téléconsultations, etc., mais les besoins numériques des patients et des médecins ont surtout été corrélés à la crise. Cela ne garantit pas qu’ils perdurent après. En effet, si cette crise reste isolée dans l’histoire, je ne crois pas qu’elle aura profondément ancré un changement de paradigme dans le monde de la santé, que ce soit pour les patients ou pour les médecins. En revanche, si une seconde vague ou une nouvelle épidémie fait son apparition, il me parait probable que le digital devienne alors incontournable. Dans ce scénario, les besoins digitaux vont s’amplifier et s’imposer à tous. C’est l’usage dans la durée qui pourra, selon moi, opérer un changement réel des habitudes.

Cependant, une modification majeure que l’on a pu observer chez les patients est une plus grande souplesse quant au partage de leurs données de santé. La protection de la data est un sujet essentiel dans la sélection et l’usage d’outils numériques mis à disposition des patients. Avec la crise, et en comprenant l’intérêt et les bénéfices directs qu’ils peuvent en tirer à titre individuel et collectif, ils sont plus enclins à partager leur données, du moins, le blocage est moins important qu’avant. Il est d’ailleurs assez paradoxal d’observer à quel point les gens sont volontaires pour partager leurs données personnelles sur les réseaux sociaux et qu’ils sont soudainement beaucoup plus hésitants à l’idée de fournir leurs données de santé. Cette hésitation n’a pas lieu d’être, surtout lorsque le bénéfice individuel est bien plus grand que les risques qu’ils encourent à renseigner leurs données. Et si un épisode épidémique se renouvelle, les plateformes et outils de télésurveillance et d’autodiagnostic vont certainement se développer de plus en plus, en particulier pour les maladies chroniques telles que le diabète ou les maladies cardio-vasculaires. Pour certains, ces outils  deviendront donc indispensables.

En quoi la crise de la Covid-19 a changé vos habitudes en tant que praticien dans votre centre d’oncologie, le centre Jean Bernard – Institut inter-régional de Cancérologie du Mans ?

Pr. Fabrice Denis : Tout d’abord, les mesures de distanciation et d’hygiène se sont évidemment alourdies. Un certain nombre de lits ont été réservés pour les réanimations et les malades infectés. Aussi, trois quarts de nos consultations se sont déroulées en téléconsultations, soit environ 60 par semaine pour ma part. Je n’ai pas observé de perte d’activité au centre Jean Bernard, à la différence d’autres centres d’oncologie où certains patients ont interrompu leurs soins, craignant d’attraper le virus. Le Mans n’étant pas un « cluster », les patients dans l’ensemble n’ont pas  craint de s’exposer et ont continué leurs soins au centre. Cependant, nous avons modifié certains schémas de traitement, en étalant par exemple certaines chimiothérapies et radiothérapies ou encore en décalant les démarrages de traitement ou les interventions non urgentes, en particulier les chirurgies. Enfin, et malheureusement, certains de nos patients atteints de maladies chroniques n’ont pas pu voir leur traitement renouvelé du fait de l’inaccessibilité de leurs médecins généralistes. Des cas d’hypertension ou de diabète sont alors devenus critiques et ces patients ont parfois été en difficulté  dans le suivi du traitement de leur cancer.

De manière générale, vos patients se sont-ils mis facilement au numérique ?

Pr. Fabrice Denis : Nos téléconsultations sont exclusivement réalisées par téléphone, ce qui facilite les modalités d’échanges avec nos patients, qui, pour la plupart, sont âgés. Seules les nouvelles générations, les quadras et quinquas sont réellement capables de procéder à une consultation en visio. Indépendamment de la mise à disposition d’outil, l’âge est un élément évident de la fracture numérique.

Est-ce que cela est pénalisant de ne pas pouvoir ausculter vos patients ? La confiance est-elle  entravée entre vous et eux ?

Pr. Fabrice Denis : Il est évidemment préférable de voir ses patients, mais la téléconsultation sur une période donnée est tout à fait gérable. En oncologie, 80 à 90% du diagnostic se fait à l’interrogatoire, et l’examen n’est pas indispensable dans tous les cas. Par exemple, pour les cancers de la prostate, le marqueur sanguin PSA (Prostate Specific Antigen) associé à des questions ciblées, permettent amplement de mener une consultation et de nous indiquer les évolutions de la maladie.

Nous en parlons trop peu mais les conséquences du confinement sont aussi d’ordre psychologique. Qu’en pensez-vous ?

Pr. Fabrice Denis : C’est un sujet essentiel. La crise a des conséquences majeures au niveau sanitaire et économique, mais elle engendre également des dégâts importants sur les plans psychologique et psychiatrique. On a observé des syndromes de glissement dans les EHPAD : ne voyant plus personne, les personnes âgées se sont littéralement laissées mourir. Aussi, des personnes fragiles ou en situation conjugale complexe ont subi de plein fouet le confinement. Cela a été très éprouvant, avec des effets parfois graves. C’est pourquoi adjoindre des modules de trouble de l’humeur à notre plateforme MaladieCoronavirus.fr a pleinement son sens, cela permet de prévenir au mieux ce genre de risques, permettant une orientation  vers des téléconsultations avec des psychologues. L’outil se veut complet : il accompagne et prend en charge le patient, et offre des modules d’auto-surveillance, de suivi de maladies chroniques et de téléconsultations avec des généralistes.  Les patients pourront ainsi s’autonomiser et devenir acteurs de leur santé.

Ne faudrait-il pas mettre en place un outil numérique d’anticipation de crise ?

Pr. Fabrice Denis : Oui, ce serait idéal. D’autant plus qu’avec cette crise, l’outil MaladieCoronavirus.fr nous a permis de connaître la dynamique de l’épidémie, les effets du confinement, ceux du déconfinement ainsi que la place du numérique dans le traitement de l’épidémie elle-même. Les données liées à la progression du virus, aux hospitalisations, aux appels au 15, aux rémissions, ou encore aux décès sont extrêmement précieuses, notamment pour établir des comparaisons avec les  pays qui n’ont pas  bénéficié d’outils numériques de suivi comme la France.
Nous détenons aujourd’hui un véritable modèle expérimental.

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