Regards sur les adultes âgés au temps de la Covid – Le témoignage du Pr. Jean-Pierre Michel

Regards sur les adultes âgés au temps de la Covid – Le témoignage du Pr. Jean-Pierre Michel

Professeur honoraire de médecine à l’université de Genève (Suisse) et membre de l’Académie nationale de Médecine (France), Jean-Pierre Michel est aussi le directeur du rapport « Transformer le futur du vieillissement » (juin 2019) qui étudie les rôles des paramètres biomédicaux, sociaux et comportementaux dans le vieillissement.

Le Pr. Jean-Pierre Michel livre son retour d’expérience sur la crise sanitaire et sur les regards portés sur la population âgée durant l’épidémie.

Jean-pierre Michel covid

Pendant cette période de pandémie, nous avons tous porté des regards multiples sur les personnes âgées ou plutôt, sur les adultes âgés. Je préfère en effet cette appellation car elle souligne que l’âge n’altère pas nécessairement la capacité à décider et à être responsable de ses actes.

Ma plus grande surprise, pendant la pandémie, a été que les Français semblaient découvrir qu’ils habitaient un pays vieillissant. En effet, l’âge médian de la population française est de 41,1 ans, c’est dire que si 50% des Français ont moins de 41,1 ans, les 50% restant sont plus vieux. En 2018, la France comptait 20% de personnes de plus de 65 ans et 6% de plus de 80 ans. Aujourd’hui, en France, le nombre des plus de 65 ans est supérieur à celui des moins de 15 ans et cette inégalité va s’accroître avec la constante baisse du nombre des naissances et la réduction de la mortalité au grand âge.

Parler d’« âge fonctionnel » pour une approche individuelle des risques

Mais l’âge chronologique mérite-t-il encore que l’on s’y attache ? En cette période de Covid, de très nombreux aînés, en bonne forme, se sont insurgés contre la discrimination liée à l’âge, proposée par les autorités. Etre âgé(e) veut-il forcément dire être fragile ou vulnérable? Tandis que les malades porteurs de la maladie génétique Progeria ont, dès l’enfance, tous les symptômes et signes d’un vieillissement accéléré, d’autres personnes âgées affichent une longévité en bonne santé telle notre compatriote Sœur Andrée, actuellement vice-doyenne mondiale des centenaires à 116 ans. Se pose ainsi la question suivante : peut-on parler d’un groupe homogène de personnes de 65 à 116 ans ?

Intégrer sous le même label adultes âgés des personnes nées à des périodes et conditions de vie si différentes me semble totalement inapte.

C’est pourquoi il faudrait maintenant parler « d’âge fonctionnel », correspondant à la capacité personnelle à rester actif et indépendant dans les activités de la vie quotidienne jusqu’à un âge extrêmement avancé. Cette approche initiée par l’OMS permet, quel que soit votre âge chronologique, de parler d’adultes robustes, fragiles ou dépendants.

  • Les robustes sont ceux dont les réserves physiologiques ont été préservées.
  • Les fragiles sont ceux dont les réserves ont fortement été entamées et qui ne peuvent plus répondre à un stress quelconque (infectieux, psychologique ou autre).
  • Les dépendants correspondent aux personnes ayant besoin d’aide dans les actes essentiels de la vie quotidienne (se déplacer, faire ses courses, se nourrir etc.).

La vulnérabilité est liée à un état de précarité socio-économique.

Cette approche individuelle comporte aussi un volet fondamental, constitué par l’éducation, les conditions de vie et le statut socio-économique dont dépendront les conditions et résultats de la prise en soins.

Une surmortalité hospitalière chez les Français de plus de 65 ans

Passée la surprise de découvrir une population vieillissante, les Français ont également porté un regard épouvanté sur la gravité de l’infection par la Covid-19 des sujets plus âgés. En effet, la surmortalité hospitalière française des plus de 65 ans, entre le 2 mars et le 19 avril 2020, a varié de 21 à 39%, ce qui correspond à plus de 17 000 morts supplémentaires, auxquelles il a fallu ajouter 10 000 décès enregistrés dans les maisons de retraite ou EPHAD.

Ainsi, pendant cette période, la mortalité des plus de 75 ans a augmenté de 84% et celle des plus de 85 ans de 69%. Soulignons que cette surmortalité est aussi liée à leur état de santé fonctionnel (maladies chroniques, fragilité, dépendance), antérieur à l’infection par le SARS-COv19.

Les Français ont aussi porté sur la situation un regard horrifié, lié à la découverte de près de 9 000 décès à domicile en France, certainement dans une détresse, un désespoir et un isolement inqualifiables. Venue d’Espagne, la déclaration du ministre de la guerre résonne toujours horriblement à nos oreilles : « Des résidents de maison de retraite ont été trouvés morts et totalement abandonnés par les soignants ». Est-ce possible ? Est-ce imaginable ? N’y a-t-il pas eu en France des situations proches ? Espérons que non…

Des aspects positifs à la crise : compassion, mesures d’hygiène et solidarité

Heureusement, la pandémie a aussi permis de porter un regard plus positif, d’abord compassionnel, sur nos anciens. Autre impact positif : la pandémie a remis à l’honneur l’hygiène que les progrès de la société avait fait oublier. Le lavage des mains, les gestes dits « barrière », la distanciation physique (et non sociale), le port d’un masque sont des mesures simples que nous avons tous (ré)apprises pour le bien de tous les âges de la société.

Cette pandémie a aussi souligné l’engagement extraordinaire des aidants familiaux et des soignants, qui interviennent tous les jours 24 heures sur 24 et au fil des années pour les personnes âgées dépendantes et les malades de tous âges, parfois au risque de leur vie.

La Covid-19 a également permis un élan de solidarité fantastique ; les initiatives de générosité, de partage, de réconfort se sont multipliées, qu’il s’agisse de fournir des repas, de faire les courses alimentaires/pharmaceutiques des plus fragiles/vulnérables, de donner du temps, du réconfort ou de l’assistance dans la vie quotidienne.

Enfin, le dur sort des plus âgés a aussi fait réagir les plus informés des multiples enjeux de l’avancement en âge de la population française. Ainsi, le journal Le Monde a publié le 26 mai 2020 un appel lancé par 150 personnalités françaises dont le titre est marquant : « Nous devons engager le pays dans la révolution de la longévité ». Par ailleurs, à  l’initiative de Serge Guérin, Véronique Suissa et Philippe de Normandie, se sont tenus sous forme virtuelle rassemblant près de 1 000 participants Les états généraux de la Séniorité de la Société, une « contribution citoyenne en faveur d’une politique efficiente et bienveillante du Grand Âge ». Jamais de telles manifestations en faveur des personnes vieillissantes et âgées n’avaient pris une dimension d’aussi grande envergure en France !

Et après la crise ?

Mais que va-t-il rester de toute cette attention portée aux âgés et aux très âgés une fois la pandémie maîtrisée ? Peut-être pas davantage qu’après les épisodes grippaux saisonniers, qui chaque année, tuent 10 000 personnes parmi les plus vulnérables, la grippe de Hong Kong de 1968 qui, à elle seule, a emporté 30 000 vies ou encore la canicule de 2003 qui, elle aussi, a provoqué la mort de 30 000 personnes âgées et vulnérables…

Espérons que la pandémie de 2020 aura davantage marqué les esprits de toutes les générations de Français qui intègreront maintenant les concepts essentiels que sont le parcours de vie de la naissance à la mort, ainsi que l’hygiène et la santé publique, incluant notamment l’obligation vaccinale pour tous, de la petite enfance au très grand âge.         

Rejoindre la discussion