De nouvelles applications e-santé encouragées par le succès de MaladieCoronavirus.fr – interview du Pr Fabrice Denis

De nouvelles applications e-santé encouragées par le succès de MaladieCoronavirus.fr – interview du Pr Fabrice Denis

application e-sante
Fabrice Denis BFM

Le lundi 22 mars se tenait la première édition des « Grands Prix BFM Business de la Santé », un événement qui a mis en lumière à la fois les innovations dans le secteur de la santé et les femmes et les hommes qui les mettent en œuvre. La cérémonie de remise des prix a distingué 7 lauréats, parmi lesquels le Pr Fabrice Denis, oncologue et radiothérapeute à l’initiative d’une dizaine d’applications e-santé. Il a reçu le Grand Prix de la santé BFM Business de « la personnalité de l’année ».

Membre actif du comité scientifique Les 3 Sphères, le Pr Fabrice Denis nous a accordé une interview quelques jours après cet événement. L’occasion de recueillir ses impressions et d’en apprendre plus sur ses derniers projets en e-santé, destinés à poursuivre la lutte contre l’épidémie de Covid-19.

Tout d’abord, toutes nos félicitations pour votre prix de « la personnalité de l’année » ! Quelles sont vos impressions sur cette première édition des « Grands Prix BFM Business de la Santé » ?

Pr Fabrice Denis : Merci ! Ce prix était une belle surprise, mais il vient surtout récompenser une équipe, d’environ 90 personnes, qui m’ont accompagné et continuent de m’accompagner sur l’ensemble de mes projets en e-santé : des partenaires, collaborateurs du privé, du public, des médecins, des ingénieurs, des entrepreneurs. Je salue leur engagement dans ces différents projets car c’est ce capital humain qui crée de la valeur.

En ce qui concerne cette première édition des « Grands Prix BFM Business de la Santé » c’est une initiative qu’il faut saluer car elle montre la conjonction qui existe entre les applications d’e-santé qui commencent à faire leur preuve et leur public, autant du côté des professionnels de santé que du grand public.

MaladieCoronavirus.fr est devenue la première web application anti-Covid durant la crise et le premier site référencé par le ministère des Solidarités et de la Santé. Comment expliquez-vous un tel succès et comment, un an après son lancement, continue-t-elle de suivre l’épidémie ?

Pr Fabrice Denis : Honnêtement, nous n’avions pas imaginé que cette web application susciterait un tel engouement, même si nous avions – heureusement – anticipé une montée en charge rapide ! Développée sous mon impulsion avec la start-up Kelindi et Docaposte, filiale numérique du Groupe La Poste, elle a pu émerger grâce au soutien d’une vingtaine d’acteurs privés rassemblés dans L’Alliance Digitale contre le Covid-19. C’est la première fois qu’une application e-santé de cette ampleur est développée en si peu de temps, en partant d’une feuille blanche. Habituellement le temps de développement est d’un an minimum, or, MaladieCoronavirus.fr a été lancée en deux semaines pour répondre à l’urgence de la crise.

Aujourd’hui, l’application totalise près de 14 millions d’utilisateurs. Ce succès s’explique par plusieurs facteurs : d’abord la simplicité d’usage, ensuite le fait de répondre à un besoin immédiat. En effet, les utilisateurs présentant des symptômes peuvent obtenir immédiatement une réponse et être orientés rapidement. Enfin, le fait de remplir un formulaire de façon anonyme est incitatif et rassurant pour les utilisateurs ; de même, leurs données ne sont pas trackées. Tous ces éléments ont permis de donner confiance, d’autant que le questionnaire d’auto-évaluation et les préconisations de MaladieCoronavirus.fr ont été élaborés avec des spécialistes de médecine libérale, de médecine d’urgence, des infectiologues, des réanimateurs, épidémiologistes, experts e-santé… et avec la contribution de juristes (DGFLA), de la DGOS, de l’AP-HP et de l’Institut Pasteur notamment.

Bien qu’il existe désormais pléthore d’outils, l’application continue d’être utilisée principalement pour son usage premier, à savoir orienter les gens ayant des symptômes vers le bon parcours de soins et continuer d’éviter la saturation des appels au 15, ce qui a très bien fonctionné dès son lancement et ce, malgré les différentes vagues épidémiques que nous avons pu connaître.

MaladieCoronavirus.fr a fait l’objet de 3 articles scientifiques et c’est devenu ainsi l’application la plus évaluée sur plan scientifique dans le contexte du Covid. Nous avons vraiment joué le jeu de la transparence scientifique avec des puissantes analyses Big Data permises par la société Adobis Group.

Lancé en décembre 2020, SourceCovid.fr avait pour objectif d’identifier les sources de contamination réelles du Covid : quels enseignements tirez-vous de l’étude qui en est issue ? 

Fabrice Denis : Le site SourceCovid.fr, également développé par Kelindi avec L’Alliance Digitale contre le Covid-19, et en partenariat avec le Figaro a permis d’identifier et de mieux comprendre les sources de contamination, à partir d’une série de questions adressées aux personnes estimant savoir où et comment elles ont été infectées.  Nous avons enregistré près de 450 000 connexions qui nous ont permis, après filtrage, d’atteindre notre objectif de 5 000 personnes évaluables afin de disposer d’une validité scientifique pour notre étude.

Il ressort des réponses obtenues que le premier lieu de contamination est le cercle privé (40%), essentiellement familial, puis amical, dans une moindre mesure, surtout avec les dernières restrictions (couvre-feu, confinements locaux).       
Le milieu professionnel constitue la deuxième source de contamination (30%) : le restaurant d’entreprise, les salles de réunions, les bureaux…
Les lieux publics représentent, quant à eux, environ 20% des contaminations, une proportion qui se réduit évidemment au vu des dernières mesures…

En termes de « moments » de contamination, on a observé que les contaminations avaient plutôt lieu le soir, après 18H, mais cela a évolué avec le couvre-feu où l’on note plutôt des contaminations en matinée ou vers midi…

Enfin, un enseignement marquant, qui souligne une évolution depuis le début de l’épidémie, il y a un an : la Covid est devenue la première infection nosocomiale en France, l’hôpital étant la source de la contamination dans 10% des cas.

On retrouve d’ailleurs ces conclusions dans une autre étude indépendante, menée par l’Institut Pasteur. Ces deux études distinctes confirment les mêmes choses et viennent valider scientifiquement les hypothèses préétablies. D’ailleurs, d’ici un mois, SourceCovid.fr devrait aussi faire l’objet d’une publication scientifique.

Vous avez également lancé CovidAnosmie récemment : quelle est la genèse de cette application et concrètement, que propose-t-elle ?

Pr Fabrice Denis : CovidAnosmie.fr s’adresse aux personnes atteintes d’une perte, totale ou partielle, ou d’un dysfonctionnement de l’odorat de plus d’un mois, c’est-à-dire touchées par une forme de Covid long. En fait, on a observé que la récupération spontanée de l’odorat était aléatoire, lorsqu’elle dépasse 1 mois, avec un taux de récupération de 20 à 30% des patients. Il m’est donc apparu nécessaire d’accompagner les personnes souffrant d’anosmie longue. D’ailleurs, CovidAnosmie.fr est un projet né de la demande de patients anosmiques, mais aussi de spécialistes comme les ORL. Avec la start-up Kelindi, nous avons co-développé cette application en lien avec anosmie.org, une association de patients.

Concrètement, CovidAnosmie.fr propose un protocole de récupération olfactive validé médicalement, s’appuyant notamment sur une rééducation avec des huiles essentielles aromatiques à haute concentration et sur la mémoire visuelle, en adjoignant images et vidéos. En effet, les circuits neuronaux de la mémoire peuvent permettre d’améliorer la rééducation olfactive via des stimulations visuelles. CovidAnosmie.fr propose aussi un carnet de suivi permettant aux patients d’observer et évaluer leurs bénéfices et progrès, plusieurs fois par semaine et un coaching pour maintenir la motivation des patients.

Via la rééducation proposée, on observe 75% d’amélioration olfactive et même des guérisons (20%), y compris chez des personnes ayant perdu l’odorat depuis 1 an.
Les premiers résultats thérapeutiques font l’objet d’une étude en cours de clôture, qui devrait permettre de donner des chiffres « en vie réelle » de l’efficacité de ce protocole, ce qui sera une première mondiale. C’est vraiment très encourageant pour tous les patients qui souffrent de ce symptôme. Il y a un vrai sujet sur l’anosmie car elle s’accompagne de dénutrition, de troubles dépressifs et d’une altération de la qualité de vie.
Par ailleurs, une version multilingue – anglais, allemand, italien – est en cours de déploiement (covidanosmia.eu).

Pouvez-vous nous parler des projets e-santé sur lesquels vous travaillez en parallèle pour accompagner cette fois, les troubles psychologiques ?

Pr Fabrice Denis : La santé mentale ne doit pas être traitée en parent pauvre dans la gestion de la crise sanitaire. J’ai travaillé sur deux applications qui adressent cette problématique sous deux prismes différents.

D’abord, Burnout Advisor, application spécifiquement destinée aux actifs, dont le projet avait été initié avec la start-up Kelindi avant l’épidémie liée au coronavirus. Son ambition est de prévenir et dépister le burnout ou syndrome d’épuisement professionnel, reconnu comme pathologie mentale depuis 2020. D’abord pensée pour accompagner les soignants, dont le taux de burnout est deux fois supérieur au reste de la population, cette application s’adresse à tous les actifs et prend en compte tous les stades : du pré-burnout au burnout, jusqu’au syndrome dépressif.

Dans le contexte épidémique que nous connaissons, la demande se fait malheureusement plus forte : les soignants sont épuisés, usés ; les autres professionnels fatiguent aussi à cause du télétravail massif. Par ailleurs, nous envisageons de développer de nouvelles fonctionnalités pouvant s’adresser aux étudiants, une autre population très affectée psychologiquement par cette crise.

La demande explose aussi de la part des assureurs qui souhaitent proposer cette application à leurs branches ; nous avons déjà un assureur partenaire et d’autres à venir grâce à une étude pilote que nous allons préalablement mener sur près de 100 000 personnes.

Ma dernière application en cours, co-développée avec les partenaires de L’Alliance Digitale contre le Covid-19, devrait être lancée dans le courant du mois d’avril et s’adresse à toutes les personnes en souffrance psychologique, y compris les mineurs et les enfants. Nous avons gardé le même esprit que MaladieCoronavirus.fr, c’est-à-dire un outil simple qui permette d’orienter rapidement les personnes en souffrance, que ce soit pour des troubles de l’anxiété ou des troubles plus sévères comme des troubles de la dépression.

Entre Burnout Advisor et cette application à venir, nous allons pouvoir couvrir un spectre assez large de troubles psychiques induits ou accentués par la crise. Il est nécessaire et urgent de les adresser rapidement, d’autant qu’il existe des réponses aux besoins de ces personnes en souffrance. Grâce à ces deux applications, ces dernières pourront être mises en relation sans attendre avec des professionnels en mesure de leur apporter l’aide dont elles ont besoin.

Crédits :
Abacapress // Julie Sebadelha

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